résurgence 14 : Struthof

2015 – 30 x 30 cm – impression pigmentaire

« Le pain est fini, on va rentrer, s’enfoncer en soi, en regardant ses mains, s’enliser en regardant le poêle ou la figure d’un type, en étant là assis, s’enfoncer jusqu’à s’approcher de la figure de M…, de D…, là-bas. »
Robert Antelme – L’espèce humaine 1947

Peut-on faire des photographies sur un camp nazi en 2015?
L’ambivalence de la langue française fait que derrière cette question simple se cache une question double et complexe. On peut la comprendre de ces deux façons :

– Est-on autorisé, éthiquement parlant, quand on n’a pas été personnellement ou indirectement touché par la déportation, à parler de celle-ci à travers des photographies?
– Est-il possible, techniquement parlant, 70 ans après la libération des camps, de réaliser des photographies sur cette période de l’histoire?

La première question m’a longtemps taraudé. Les guerres de l’ex-Yougoslavie et les évènements du Rwanda m’ont définitivement disculpés de ces doutes. La barbarie, la déportation et le génocide concernent l’humanité entière.
La deuxième question, tout historien se la pose devant les traces qu’il analyse. Son travail est un travail de reconstruction, d’écriture à partir de documents de sources diverses. Pour le photographe, le problème est plus aigu et peut vite s’avérer plus  hasardeux : il ne peut photographier et donc s’exprimer qu’à partir de ce qu’il voit. En l’occurrence, 70 ans après, qu’a-t-il sous les yeux ? Dans le meilleur des cas, un site, des bâtiments. L’environnement immédiat a changé : les chemins d’accès ont été aménagés comme les abords pour l’accueil des visiteurs, des « touristes » pourrait on oser dire. Les bâtiments subissent l’outrage du temps, il faut les entretenir, voire parfois les rénover à « l’identique » ce qui n’est pas sans poser problème.

Le camp du Struthof a échappé en partie à cette rénovation. Cependant, pour les visiteurs, la survivance de seulement 4 baraquements ne permet pas à elle seule de rendre compte de ce qu’a été la vie du camp. Pour remédier à cette lacune, la découverte du camp est accompagnée de commentaires historiques, scientifiques.
Par contre, pour le photographe que je suis, le problème demeure : il n’y trouve pas matière à son travail, à moins d’opter, comme cela a déjà été fait, pour un pathos fait d’effets jouant sur des contre-plongées ou des lumières dramaturgiques. La photographie ne devient alors que l’illustration de récits, de témoignages.

J’ai pour ligne de conduite de m’en tenir strictement au réel et d’en rendre compte à partir d’une expérience vécue en tant que sujet regardant. Ici cela signifiait tenter, à partir de l’existant, de laisser saillir une forme de véracité historique à travers ma propre subjectivité, par un travail oscillant entre distanciation et projection.
Le projet de ce travail s’est précisé quand j’ai appris que le Centre européen du résistant déporté disposait d’un fond important d’objets et de documents donnés par d’anciens déportés.
Cette collection a été mise à ma disposition pendant deux jours. Expérience unique.
Coupé du monde présent, j’ai opéré une plongée en apnée dans un passé sinistre.

– Pendant ces deux jours j’ai travaillé, seul, dans une pièce annexe à la réserve du centre. On m’y a apporté des objets précieusement rangés dans des papiers de soie, des papiers administratifs, des courriers. Afin de respecter les normes de la conservation, je ne devais les manipuler qu’avec des gants de coton blanc.
– J’y ai ressenti tout à la fois la bureaucratie nazie, l’exploitation industrielle de la main d’oeuvre prisonnière, la survie quotidienne des prisonniers, leur volonté de résister en faisant perdurer la mémoire d’une vie d’un avant et enfin la mort rationalisée.
– J’y ai touché de près la vie des déportés. En fait, ce verbe n’est pas juste, je devrais plutôt dire : j’y ai vu de près la vie des déportés. Ma perception tactile était limitée du fait des gants. Ils me permettaient de percevoir la forme des choses, de ressentir leur poids mais absolument pas de sentir leur matière. Seuls les yeux me le permettait, cette distance sensorielle, frustrante, m’en rappelait une autre : la distance temporelle. Ces objets sont des vestiges. Pour beaucoup, ils ne sont plus tels qu’ils ont été à l’époque de leur utilisation, ils ont vieilli. Le passé est présent mais ce n’est plus le présent.

Une vision s’est alors imposée à moi. Voici quels en ont été les parti-pris :

– mon regard serait celui d’un myope : face-à-face empathique, hors du présent du spectateur, et parallèlement rappel de la vision que devait être celle du prisonnier,
– je ne présenterais que des fragments pris dans leur environnement actuel : il ne s’agit pas de reconstitution,
– je me limiterais à des seuls effets de lumière et de netteté : comme si le passé remontait à la surface,
– les surfaces seraient très présentes dans leurs textures illusionnistes : illusion d’une réalité qui, à jamais, nous sera difficilement pénétrable,

Maintenant, les images sont là. In fine, elles ne sont que des balises : la réalité vraie reste à percevoir entre les images.

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