boîte 81

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Chère voisine du 81

Loin de moi l’idée de critiquer votre mode de vie. Je me permettrai pas.
Je sais que vous êtes une vieille dame. Soyez pas vexée parce que je dis « vieille dame », moi, je les adore les « vieilles dames ». Surtout celles qui vivent seules et qui ont grand cœur… ça se voit que vous aimez les chiens perdus.
Au fait, en possédez-vous autant qu’il y a de photos collées sur votre boîte ? Il semblerait bien que oui à entendre leurs hurlements les nuits de pleine lune ; mon appartement de carton n’étant pas insonorisé, comme vous pensez bien.
Je voudrai aussi vous parler de votre poubelle : rien que des boîtes de pâtée pour chiens. Ce n’est pas que je crache sur le canigou, des fois ça remplace… Mais là, ces boîtes elles sont vides, archi-vides comme mes pauvres boyaux quand j’ai visité votre bac.
Mazette ! Elles doivent avoir toujours les crocs vos bestioles et ça doit vous coûter un max.
Alors voilà… Je me suis dit comme ça, si la p’tite dame virait sa portée de clébards et si elle m’adoptait à la place, c’est ça qui serait chouette !
Vous verrez, je suis très propre sur moi et, contrairement à ce que disent les mauvaises langues, j’ai pas de poux. Suffit de mettre à ma disposition un p’tit coin douche (j’ai pas de préférence pour la savonnette).
Je ne suis pas difficile au rayon nourriture : à force de boulotter de bric et de broc des années et des années durant, mon palais, il la ramène pas, pourvu que ça se bouffe et que ça tienne au corps ! Pour le pinard, un litron de n’importe quel « velours de l’estomac » à deux balles fera l’affaire. Bien sûr, si vous m’offrez une tite goutte de poiré ou de framboise le dimanche, je dirai pas non.
Et, cerise sur le gâteau, question affection et petites gâteries, hé ! hé ! j’en ai des tonnes en réserve.
Allez ! Un bon mouvement, ma bonne dame ! Vous le regretterez pas.

Signé : Julot le SDF (plus pour longtemps j’espère) qui crèche au bout de la rue.

boîte 82

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Monsieur ou plutôt cher Camarade,

je pensais être le dernier à utiliser le Minium mais voilà que je découvre que tu en as appliqué une couche sur ta boite à lettres. Un restant de pot sans doute ? Il faut l’utiliser à bon escient et parcimonieusement car on en trouve plus dans le commerce. C’est pas écologique! Mais qu’est-ce qu’il l’est, je te le demande?
Il ne viendrait à l’idée de personne de lécher une boite à lettres pas plus qu’on en pulvériserait sur les salades pour les protéger des parasites. D’accord le minium c’est pour protéger de la rouille et les salades ne rouillent pas (et encore ça reste à prouver ! ). Faut quand même pas nous prendre pour des bas de plafond!
Alors pour en ajouter une couche, histoire d’enquiquiner les défenseurs de la planète, j’ai fait imprimer sur des T-shirts le slogan
 » I Love the MINIUM « .
Mais ces imbéciles à l’imprimerie ont écrit
 » I love the miniMum » croyant devoir corriger une soi-disante faute d’orthographe…
De colère, j’ai tout fourgué (les 3000 T-shirts) pour rien à un type qui fait les marchés. Eh bien je vous le donne en mille il s’est fait des c…..s en or avec ce  » I love the minimum ».
(Ils ont TOUS été vendus aux partisans des 35 heures).
A toi qui aime le minium je te fais mes compliments et si je peux te dépanner n’hésite pas. Sur ce, je vais finir de peindre mes volets (en fer).

Salutations !

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Ma très chère Jana,

Je t’écris car impossible de te joindre au téléphone et tu ne réponds pas à mes mails! on ne vous a pas encore installé l’ADSL dans votre nouvelle maison? Eh bien j’espère que ça va être vite fait car devine quoi! nous allons venir bientôt! Ouiiiiii! on vient pour les vacances de février, pas plus tôt j’espère, car comme tu le sais la situation à Beyrouth est tendue, n’challa qu’ils ne se tapent pas dessus entre-temps… sinon nous risquons en plus de nous incruster un moment hihihi… mais je sais que tu en serais ravie… En tous cas je suis trop contente de zapper pour une fois les vacances de ski à Faraya, ça devient insupportable, d’un snobisme! on ne sait même plus d’où vient la moitié des gens. Et chez Hana à Miami ça va être complet car elle reçoit sa belle famille. Donc nous venons!

Je ne comprends pas trop pourquoi tu as décidé de déménager dans l’Ene (ou l’Aine? c’est au nord de Paris c’est ça?) mais il est vrai que vous n’êtes plus obligés d’habiter Paris depuis qu’André n’y travaille plus. Remarque un domaine à la campagne c’est quand même sympa, les paysages, la verdure, tout ça… Les filles sont très contentes, imagine-toi qu’elles adoooorent la campagne depuis nos dernières vacances en Toscane, tu sais on avait pris cette villa avec piscine près de Cortona, à côté de chez Sting et Trudi, je t’avais envoyé des photos.

Tu m’as dit qu’il y avait des travaux à prévoir dans ta nouvelle maison, mais j’imagine que ça sera fini d’ici un mois. Ne t’inquiète pas pour nous, les filles pourront dormir dans la même chambre et moi je suis prête à partager une salle de bains avec elles, alors pas de prise de tête! j’espère quand même que tu n’es pas trop loin de Paris, je dois absolument passer chez Louboutin pour échanger trois paires de chaussures, figure-toi qu’à son dernier passage en revenant de Londres Fady s’est trompé de pointure! et tu sais que je ne peux pas porter autre chose.

Je t’embrasse très fort
A bientôt!
Ta soeur qui t’aime

Rana

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Port-au-Prince, le 21 Janvier 2011

Chère Gina

Ma chère, si chère Gina !
Je sais bien que vous ne retrouverez votre domicile parisien que dans quelques semaines, après votre tournée au Canada. Et, compte tenu des délais d’acheminement du courrier entre Haïti et la France, ma lettre vous parviendra dès votre retour.
J’imagine votre perplexité en découvrant qu’elle est datée du 21 Janvier. Á cette date, en effet, nous venions de nous dire au revoir après quelques jours passés ensemble à Port-au-Prince. Quels merveilleux moments que ceux vécus à vos côtés !
Comme à chacune de nos rencontres, ce fut un véritable enchantement ! Nous avons tant de choses en commun, tant d’affinités, que nos conversations, nos silences mêmes semblent réunir nos âmes.
Je sais aussi ce qui nous sépare, hélas ! vous la Grande Dame de la Poésie universellement reconnue et moi, l’humble tâcheron auquel vous avez parfois la bonté de reconnaître quelque talent…
Chère Gina, comme j’aime vous entendre rire et voir évoluer votre corps de danseuse, occupant l’espace à la manière d’une onduleuse liane ! Et votre sourire envoûtant tous ceux qui vous approchent ! Vous avez l’élégance innée et la noblesse d’une déesse incarnée, à mille coudées au-dessus de notre condition de simples mortels.
Et c’est pour toutes ces raisons que, cette fois encore, nous nous sommes séparés sans que je trouve le courage de vous dire, de vous avouer…
Mais, vous avez certainement deviné déjà. Je suis si transparent quand vos grands yeux limpides se tournent vers moi : cet éclat fiévreux que vous mettez à mon front, ce léger bégaiement qui me revient pour vous répondre, cette moiteur des mains que j’essaie vainement de cacher – si peu élégamment – dans mes poches.
Ah ! ce que mes cordes vocales tétanisées n’ont jamais pu prononcer, n’est pas facile à écrire non plus : les mots se dérobent, désertent le tohu-bohu de mon esprit et ma plume se fait rétive à suivre son chemin sur le papier.
Et pourtant, il est temps d’en finir. Je me suis résolu à ne pas déchirer cette lettre… comme à chacune de mes autres tentatives avortées. Il ne serait pas convenable non plus que mon aveu vous parvienne par l’interne, et je ne parle même pas du ridicule de me livrer sur Facebook. Un mail me paraît si volatil, sans solennité et j’aurais l’impression d’une déclaration à la sauvette, indigne du sentiment de vénération que je vous porte.

GINA, JE VOUS AIME.

Je ne rajouterai rien après ces mots si forts qu’ils portent avec eux l’aura de mo cœur qui ne bat et ne battra jamais que pour vous.

Votre fidèle et dévoué

Charles-Eugène

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31 janvier 1961

Pour toi seul
ce petit poème que j’ai composé

 » Ô ma Lili ma Libellule
mon papillon des Iles ma Belle en 4 L
je suis pendu à tes lèvres
quand tu me dis : « Je t’aime » et à tes seins
quand tu prends ton bain

Ô toi mon soleil de minuit
et ma pleine lune à midi
ma Lili au lit
seul sans toi
j’erre en rond
comme un malade sans ses béquilles
comme un oiseau qui boite de l’aile

Ma belle au lit
Ma beauté au nid

oui mon coeur fleurit à 100 à l’heure
quand il te voit nue
dans la rue ou contre moi

Mais ma Lili écoute ceci :
ni ton corps ni ton cul ni le reste
ma déesse et ma petite peste
n’ont besoin de pub dans ta boite aux lettres
non
pas besoin je te le répète
pour trouver preneur
car ton meilleur client c’est moi
car ton meilleur client c’est moi. »

C’est compris ?
Apprends ce très beau poème par coeur
car je compte rentrer mardi 2 février
pour te l’entendre réciter de ta propre bouche

Ton Mimille qui tape toujours dans le mille

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Service d’Urbanisme

à
Monsieur et Mademoiselle Gruss

Monsieur,
Nous avons l’honneur de vous informer que vous habitez désormais au n° 9 (au lieu du n° 929) car nous allons procéder à la démolition de 920 logements dans le cadre de notre programme de rénovation du quartier.
Nous vous invitons donc à faire disparaître dans les plus brefs délais et à vos frais les chiffres 9 (celui qui vous convient) ainsi que le 2 figurant sur votre boite à lettres.
En cas de non-exécution du présent avis, nous serons dans l’obligation de suspendre la distribution de votre courrier.

En vous remerciant de votre compréhension, nous vous prions d’agréer nos sincères salutations.

P/O le sous-chef du Département Rénovation
Jean Baumur